Start-up : la fabrique à rêve

Entrepreneuris the new France ! », lançait Emmanuel Macron le 15 juin 2017 devant un parterre enthousiaste à VivaTech, ce salon professionnel qui se veut l’équivalent frenchie du CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas, la grande messe des start-up. « La France est un pays d’entrepreneurs, c’est un pays de start-up, mais je veux que ça devienne aussi un pays de licornes, de grands groupes nouveaux, le pays des géants de demain. » Ce credo, le président de la République continue d’en faire sa boussole, même au coeur de la tempête des gilets jaunes : la reconquête économique passe par la culture et la croissance des jeunes pousses de la French Tech. Reste à savoir si cette ambition est réellement à la portée du pays et adaptée aux défis auxquels il fait face.

1. Les start-up tricolores sont-elles légion ?

Les start-up, tout le monde en parle, mais elles restent un objet économique mal identifié. Selon Steve Blank, entrepreneur pionnier de la Silicon Valley, « une start-up est une organisation temporaire à la recherche d’un business model industrialisable et permettant une croissance exponentielle ». Bien qu’elle fasse consensus, la définition est vague : elle ne correspond à aucune catégorie d’entreprise bien définie, que ce soit en matière d’âge, de taille, d’innovation ou même de secteur, irréductible au seul numérique. Un flou qui n’a pas empêché le cabinet de conseil EY, dans le cadre d’un « Observatoire des start-up françaises » réalisé en avril 2017 pour le compte du ministère de l’Economie, d’en dénombrer 9 400 dans l’Hexagone, dont un tiers en région parisienne. De son côté, l’Insee, beaucoup plus circonspect, distingue les « entreprises en forte croissance », c’est-à-dire celles employant dix salariés et plus et dont les effectifs ont crû de plus de 10 % par an : elles étaient au nombre de 15 000 en 2015. Si le commerce et l’industrie fournissent les principaux contingents, ce type d’entreprises est surreprésenté dans les secteurs de l’information, de la communication et des services aux entreprises. Comment la France se situe-t-elle par rapport aux autres pays ? En dessous de la moyenne, si l’on en croit l’Insee, pour qui les entreprises en forte croissance représentent 8,6 % des entreprises de dix salariés et plus dans l’Hexagone, contre 9,9 % en moyenne dans l’Union européenne.

Au palmarès des « licornes », ces super start-up ayant atteint un stade de développement avancé et valorisées plus d’un milliard de dollars, le bilan n’est guère plus flatteur : sur les 315 recensées dans le monde par le site d’informations financières CB Insights, seules deux licornes sont françaises, l’hébergeur OVH et le champion du covoiturage BlaBlaCar. Quand Israël en aligne quatre, l’Allemagne neuf, le Royaume-Uni seize, la Chine plus de quatre-vingts et les Etats-Unis plus de cent cinquante ! La France « nation des start-up » n’est-elle alors qu’un mythe ? Le frémissement pointé par le président de la République semble bien réel, comme en témoigne l’envol des investissements en capital-risque*, le carburant de la croissance de ces entreprises : selon EY, les start-up françaises ont levé 3,6 milliards d’euros l’année dernière, en progression de 40 % par rapport à 2017, ce qui situe l’Hexagone à la deuxième place en Europe, derrière le Royaume-Uni.

2. Créent-elles beaucoup d’emplois ?

Si l’on retient le périmètre (large) choisi par l’Insee, la contribution des « entreprises en forte croissance » au dynamisme de l’emploi en France est incontestable : elles ont créé 540 000 emplois en équivalent temps plein en trois ans sur la période 2012-2015, soit une hausse de 85 % de leurs effectifs. Aux Etats-Unis, plusieurs économistes ont plutôt cherché à mesurer l’effet des jeunes entreprises sur l’emploi : celles âgées de moins de 6 ans auraient été responsables de la quasi-totalité des créations nettes d’emplois, entre 1976 et 2005.

Le soutien public aux start-up semble donc approprié… sauf que, dans la pratique, celui-ci a tendance à se focaliser sur les jeunes entreprises innovantes du high-tech et du numérique, dont le bilan en matière d’emploi n’est peut-être pas aussi flatteur. Le secteur des nouvelles technologies en France « ne représente qu’une fraction faible de l’emploi total et ne se développe plus », observe l’économiste Patrick Artus. En outre, si le taux de mortalité élevé des start-up généralement avancé – neuf sur dix trépasseraient -paraît difficile à confirmer, l’échec est monnaie courante. Et quand il intervient à un stade avancé, ça fait mal : un an après avoir levé 16 millions d’euros, la start-up belge de livraison de repas Take Eat Easy, présente dans 20 villes européennes, a mis la clé sous la porte en 2016, laissant sur le carreau 160 salariés et 2 500 coursiers auto-entrepreneurs. Enfin, si le soutien aux pépites de la French Tech ne saurait tenir de politique d’emploi, c’est aussi en raison du profil de leurs salariés, pour l’essentiel de jeunes diplômés de grandes écoles, issus de milieux favorisés. Pas de quoi offrir une solution aux millions de chômeurs peu qualifiés, sauf à rejoindre les bataillons de petites mains payées à la tâche des plates-formes comme Deliveroo ou Uber.

3. Sont-elles un moteur indispensable à l’innovation ?

Un demi-siècle après sa mort, c’est le triomphe de Joseph Schumpeter. L’économiste autrichien donne à l’entrepreneur un rôle moteur dans l’économie, les innovations qu’il introduit générant de la croissance et, durant les phases de dépression, une « destruction créatrice », qui chasse les entreprises dépassées. L’archétype de la start-up, qui « disrupte » la vieille économie ! En réalité, l’innovation est d’abord l’affaire des grands groupes bien installés : la propension à innover – que ce soit dans les produits, le marketing ou les procédés de production – croît en général avec la taille de l’entreprise, comme avec son appartenance à un groupe. Reste que toutes les innovations n’ont pas le même effet et que celles portées par les jeunes entreprises semblent bien jouer un rôle crucial dans le dynamisme d’une économie comme les Etats-Unis : certains économistes considèrent d’ailleurs que le déclin de la productivité – le moteur de la croissance – observé dans le pays depuis le début des années 2000 est imputable à la baisse de la création d’entreprises et au déclin des jeunes entreprises à forte croissance qui l’a accompagnée.


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