« Grâce à Kafka, j’ai compris le sens de la fantasmagorie africaine »

Caya Makhélé, photo: Site officiel du festival Afrique en créationCaya Makhélé, photo: Site officiel du festival Afrique en création « Les Sept Métamorphoses de Mytho est une pièce qui parle de moi. Qui
parle de moi de manière allégorique, évidemment, de manière fantasmée,
imagée. Il y a deux ans, j’ai eu une tumeur au cerveau, j’ai cru un
instant que ce qui faisait ma vie, la capacité d’écrire, d’imaginer
des histoires, la capacité de m’accepter dans n’importe quelle
circonstance, allait disparaître. Il me fallait trouver un moyen de
résilience, un moyen pour accepter et dépasser la douleur, faire en sorte
que je puisse ne plus être un malade mais seulement quelqu’un qui
transforme cette maladie en un pouvoir exceptionnel qui me permette de
continuer à exister et à créer. »

Mytho, auto-entrepreneur misanthrope qui congédie abruptement les
personnages venant lui demander conseil, subit sept métamorphoses. Au
rythme de ces évolutions physiques, sa cécité face à la beauté du
monde qui l’entoure se dissipe. Mais l’apprentissage de Mytho ne
s’arrête pas là, l’heure des règlements de compte arrive…

C’est à la cour du « tribunul » que Mytho retrouve les autres
personnages, devenus juges de son histoire. Après le procès de ce « tribunul », un tribunal absurde qui ne reconnaît aucune règle, voilà
notre protagoniste affublé d’une tumeur au cerveau. Va-t-il s’en
remettre ? En dépit des notes tragiques de la pièce, le public pragois a
ri lors la lecture scénique. Caya Makhélé en esquisse les raisons :

 « Oui, le « tribunul » est une sorte de rappel à l’ordre. Nous
pouvons tous être victimes d’injustice. Lorsque Mytho traverse cette
souffrance, cette maladie, il doit se désintéresser de tout ce qu’il y
a autour de lui pour se recentrer sur lui-même. Il réalise alors que
c’est lui qui peut apporter la lumière. Et le tribunal se reconnaît
comme « tribunul » parce que le seul moyen de se sortir de la déraison,
c’est la dérision. »

 « Ça, c’est une parenté congolaise. Et même africaine, dans son
ensemble. Les écrivains africains qui ont vécu des tragédies
extraordinaires ont toujours utilisé le rire pour raconter leur tragédie.
Et cette part-là de rire, que je fais porter, permet de dédramatiser les
choses, d’avoir du recul sur sa propre existence. Dans mes pièces, il y
a toujours ce mélange : il y a le rire, le drame, et en même temps,
réussir à les fusionner, c’est déjà une sorte de métissage. »

Rire pour ôter son épine du pied, il n’y pas que Nietzsche pour le
dire. Il y a un autre élément très important qui rappelle sa terre
natale, dans la pièce : la tortue. Que représente Mémo ?

 « La tortue est un personnage important, dans la pièce. Elle est source
de confusion : pour le sans-abri c’est un chien, pour le personnage
principal, Mytho, c’est une tortue. C’est le seul moment où le
personnage de Mytho est lucide et voit la réalité. La tortue c’est,
dans la mythologie africaine, la réalité de la vie. »

'Sept Métamorphoses de Mytho', photo: Site officiel de Praha město literatury‘Sept Métamorphoses de Mytho’, photo: Site officiel de Praha město literatury « Symbole de la constance et de la magie », pour reprendre les mots de
Caya Makhélé, l’animal incarne la cruauté innocente d’une réalité
qu’il faut apprendre à reconnaître telle qu’elle est. Mais elle
n’est pas toujours sombre ! Le métissage des cultures et la tolérance
entre les peuples instaure un peu de joie dans le quotidien – d’où
aussi l’exergue d’Eluard. Caya Makhélé nous livre ses impressions sur
cette soirée de lecture, miroir du métissage culturel, puisque sa pièce
a été lue en tchèque et accompagnée de chants africains :

 « Ça a été une très, très belle soirée. J’avais une appréhension
par rapport à la traduction parce que je n’écris pas le tchèque. Ma
manière à moi de comprendre que la pièce a été bien traduite, c’est
la réaction du public. Dès l’instant où le public est entré dans la
pièce, est devenu complice de la pièce, j’ai compris qu’elle avait
été bien traduite. Ma deuxième crainte, aussi, c’était la mise en
espace de cette lecture. J’ai réalisé que les symboles utilisés par le
metteur en scène et l’excellence des comédiens permettaient de
comprendre mon imaginaire. »

'Sept Métamorphoses de Mytho', photo: Site officiel de Praha město literatury‘Sept Métamorphoses de Mytho’, photo: Site officiel de Praha město literatury

Une mise en scène minimaliste avec des ballons de baudruche pour exprimer
la peine, l’amour, l’affection. Mais revenons au métissage : les liens
qu’entretient Caya Makhélé avec Prague, aujourd’hui concrétisés par
des amitiés avec de nombreux Tchèques, remontent à sa découverte de
Kafka. Qu’a apporté cet auteur tchèque à l’auteur d’origine
congolaise, en quoi Kafka inspire-t-il Caya Makhélé ?

 « J’ai commencé à aimer Prague à travers Kafka, en lisant Kafka, en
lisant la biographie de Kafka. Tout cela m’a permis de comprendre que la
vie d’un être humain, quel que soit l’endroit où il se trouve dans le
monde, peut ressembler à celle d’un autre – même s’il vient
d’Afrique. C’est en cela que je me sens tributaire de Kafka, de cet
écrivain qui m’a fait comprendre que la fantasmagorie africaine
n’était pas absurde ! C’est grâce à lui que j’ai compris que,
quand mes ancêtres imaginaient des animaux qui se transformaient ou des
êtres humains qui devenaient autre chose que ce qu’on pouvait imaginer,
que ce n’était pas absurde, que ça faisait partie d’une grande
culture ! »

'Sept Métamorphoses de Mytho', photo: Site officiel de Praha město literatury‘Sept Métamorphoses de Mytho’, photo: Site officiel de Praha město literatury
Mais Kafka n’a pas été le seul à l’inspirer. L’une des
particularités propre à l’écriture de Caya Makhélé est son oralité.
Il nous explique d’où lui vient ce talent de conteur :

 « Je viens d’une culture orale, à la base. Les personnes qui m’ont
donné envie d’écrire, c’est ma grand-mère et mon grand-père, qui me
racontaient des histoires et ensuite ma mère, mon père, qui me
racontaient leur vie. Je me sens plus riche quand j’apprends des choses
des autres, et je ne m’interdis pas de les utiliser dans ma propre
existence. Je ne pense pas qu’une culture appartienne absolument à un
seul peuple ou à une seule nation. »

 « Dès l’instant où un être humain crée quelque chose sur cette
planète, je me revendique également propriétaire de cette création –
héritier, en tout cas. Héritier de cette création qui me permettra, moi,
de transmettre des idées, des sentiments que je n’aurais pas pu
transmettre autrement. Mais grâce à cette personne-là, je vais trouver
les outils pour transmettre ce que je pense, mais encore mieux : peut-être
pour l’améliorer, peut-être pour le conforter, peut-être pour en faire
cet enfant du métissage… »

'Sept Métamorphoses de Mytho', photo: Site officiel de Praha město literatury‘Sept Métamorphoses de Mytho’, photo: Site officiel de Praha město literatury « Je ne suis pas utopique. Je ne pense pas que le métissage va résoudre
tous les problèmes du monde. Mais en tout cas, le métissage résout mes
problèmes à moi, parce que je sais qu’en chaque être que je vais
rencontrer, il y a forcément quelque chose de bon dont je peux en tirer… »

 « Mes enfants sont métisses, c’est peut-être plus facile pour moi de
dire que c’est une sorte de transcendance. Mais quand je les regarde, je
réalise que c’est peut-être la plus belle œuvre que j’ai jamais
réalisée. »

 « Mettre en scène sa propre vie est loin d’être aussi facile, même si
j’ai toujours rêvé n’être qu’un personnage de fiction. Chaque vie
est un drame pour les autres. » Caya Makhélé, Les Sept Métamorphoses de
Mytho.

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