Économie | Auto-entrepreneurs : bricolage ou vrai business ?

Dans la jungle économique, l’auto-entrepreneur est un animal à part. Plus discret que les gros prédateurs, il chasse en général de petites proies, en solitaire. Pour en apercevoir un dans son milieu naturel, il suffit de se poster dans un espace de coworking, qui, telle une oasis, attire les moins farouches d’entre eux, ordinateur portable et téléphone en main. Créé en 2008, le statut d’auto-entrepreneur (rebaptisé « micro-entrepreneur » depuis mais plus connu sous le premier vocable) jouit d’un succès certain. La seule région Provence-Alpes-Côte d’Azur en comptait 126 575 fin 2017, un véritable dopant pour la création d’entreprise, boostée par les immatriculations : cette dernière enregistrait la même année une progression de + 8 % pour les auto-entreprises, contre + 2 % pour les entreprises classiques. Un succès qui s’explique d’abord par la relative simplicité, la rapidité et la gratuité des démarches administratives. Ensuite, l’auto-entrepreneuriat n’a rien d’exclusif : il se conjugue aisément avec le salariat, le chômage, les études ou encore le nomadisme. Pour autant, ce plébiscite n’occulte pas la réalité sonnante et trébuchante : les auto-entrepreneurs rapportent peu – 10 531 euros de chiffre d’affaires moyen annuel dans la région en 2017. Alors, l’auto-entrepreneuriat véritable moteur de l’économie, ou jeu de rôle ?

Un complément de revenu pour beaucoup

Dans le bâtiment, le coaching, la communication ou encore la coiffure, la question est posée, de plus en plus fréquemment : « Pouvez-vous travailler sur factures ? » Traduction : « Parlez-vous auto-entrepreneur ? » « Moi, je me suis lancé car je voulais transmettre, j’imaginais de créer une société un peu plus tard. En proposant un accompagnement stratégique et marketing gratuit en test à un pseudo-client, ça a tellement bien marché qu’il a voulu me payer. Je me suis renseigné sur le statut, et en deux heures, il était créé« , raconte Jean-Christophe. Ce Marseillais de 54 ans qui fréquente l’espace de coworking iLOV’iT, près de la Joliette, était pourtant salarié du privé.

L’auto-entrepreneuriat n’était pour lui qu’un complément de revenu et d’activité, comme pour 46 % des auto-entrepreneurs. « Pour les 54 % restants, qui en font leur activité principale, le statut leur permet de créer leur propre emploi« , explique Sandrine Plana, responsable d’études chez Bpifrance et spécialiste de la création d’entreprises. Et la loi Finances 2018, qui a permis de doubler les plafonds de chiffres d’affaires autorisés a donné des raisons aux plus indécis de se lancer : selon la fédération des auto-entrepreneurs, la création a bondi de 29,6 % au cours des quatre premiers mois de l’année.

Un rythme soutenu qui ne convient pas à tous

Et pourtant, en termes de chiffre d’affaires, les disparités sont la norme. En région Paca, seules 75,8 % des micro-entreprises étaient économiquement actives fin 2017. Un pourcentage honorable, soit, mais qui signifie en contrepartie que 24,2 % des auto-entrepreneurs – les « dormants » – génèrent un chiffre d’affaires nul. Débutants – au niveau national seul un auto-entrepreneur sur deux génère du chiffre la première année – mais aussi démissionnaires, face à la difficulté réelle du statut : trouver des clients. « L’auto-entrepreneur, c’est un chef d’entreprise, appuie Sandrine Plana, c’est aussi avoir le choix de développer plusieurs clients en parallèle, c’est une autre façon de travailler et d’organiser son temps.« 

Un rythme qui ne convient pas à tous. « On associe un peu l’auto-entrepreneuriat au bricolage, alors que nous ne sommes pas là pour bricoler. Le statut permet de démarrer, de se faire les dents rapidement, il est très bien foutu« , plaide Jean-Christophe. En 2014, au bout de cinq ans de régime, la France comptait près d’un million d’auto-entrepreneurs. Mais les chiffres ne suffisent pas à quantifier les bénéfices de ces fourmis de l’économie. Car les auto-entrepreneurs actifs ne créent pas seulement de (petites) richesses. Ils diversifient aussi le schéma entrepreneurial, réinventent la solidarité professionnelle, font marcher des business voisins comme celui du coworking. Au risque, dans certains secteurs, de devenir le « Uber » de l’entrepreneur.

« C’est un statut courageux »

Pharmacienne pendant 12 ans, Marion, 45 ans, installée à La Ciotat, s’est lancée dans l’auto-entrepreneuriat en septembre 2015. « J’ai vendu la pharmacie, pour laquelle on m’avait fait une offre. Puis j’ai été « chassée » (recrutée, Ndlr) par un organisme de formation, pour enseigner à des pharmaciens. La boîte ne prenait pas de salariés, alors il m’a fallu un statut indépendant« . Un choix, explique-t-elle, dicté d’abord par « la liberté, avant le financier. Je suis mon propre patron. » Mais, concède-t-elle, « quand on est auto-entrepreneur, on est à poil. Il faut se forger sa propre protection, prévoir des assurances complémentaires… Et trouver ses propres clients. » Aujourd’hui, cette mère de deux enfants affirme tirer un chiffre d’affaires un peu au-dessous de 32 000 euros, suffisamment pour vivre en y soustrayant les charges sociales… et ses frais professionnels. « L’administratif, c’est très simple, conclut Marion, et ce statut laisse du temps pour faire d’autres choses de sa vie. Mais c’est un chemin moins tracé, un statut courageux« .

À 33 ans, Rémi, urbaniste marseillais, a quant à lui adopté ce statut un peu par défaut, de retour fin 2016 en métropole après plusieurs années à travailler outre-mer. « S’il y avait eu une opportunité intéressante, j’aurais choisi un statut de salarié dans une agence. Mais comme ce n’était pas le cas, j’ai préféré devenir auto-entrepreneur pour travailler en attendant. De plus en plus d’agences veulent des free-lance, car elles cherchent de la flexibilité pour réguler les moments où elles ont du travail et les autres. » Installé dans un espace de coworking, il répond aux demandes de six clients. « C’est le statut qui avait l’air le plus simple, qui demandait zéro investissement. Je pouvais démarrer du jour au lendemain, explique-t-il. Ce n’est pas aussi évident au final, mais ça a l’avantage de permettre de gérer son temps soi-même, globalement je suis content. » La première année, l’urbaniste a tiré 9 000 euros de chiffre d’affaires, puis un peu plus du double en 2018. « J’aime ma liberté, mais elle a un prix. Il n’y a personne pour trouver du travail à ta place. Quand tu as été salarié avant, il faut changer de logiciel« , résume Rémi.

Parlez-vous le « micro-auto-entrepreneur » ?

Tenté par l’auto-entreprise ? Avant de vous lancer, suivez le guide.

◗ C’EST POUR VOUS SI…
> Vous êtes majeur, résident en France, de nationalité française ou ressortissant européen, et libre de toute condamnation à exercer une activité.
> Vous cherchez un statut juridique facile à créer et gérer. Toutes les démarches se font en ligne, gratuitement.
> Vous voulez tester une activité avant de vous créer une entreprise classique.
> Vous êtes salarié, retraité, étudiant ou chômeur et voulez tirer de votre activité un complément de revenu sans pour autant renoncer à votre activité principale.

◗ CE N’EST PAS POUR VOUS SI…
> Vous pensez tirer rapidement un chiffre d’affaires très élevé de votre activité : impossible de rester auto-entrepreneur si le chiffre d’affaires dépasse, pendant deux années consécutives, les seuils de 170 000 euros pour le commerce et 70 000 euros pour les services et les professions libérales. En outre, s’il dépasse les 33 200 euros par an (artisans et professions libérales) ou 82 800 euros (commerce) un auto-entrepreneur devient redevable de la TVA.
> Vous avez beaucoup de frais professionnels. La loi prévoit un abattement à l’impôt sur le revenu (régime micro-fiscal) proportionnel au chiffre d’affaires en fonction de l’activité. Mais si vous en avez beaucoup, vous serez contraints d’augmenter le montant de vos factures afin de continuer à dégager du bénéfice. Montant… soumis aux charges sociales et à l’impôt sur le revenu.
> Vous désirez réaliser des investissements, car au vu des plafonds, ces derniers seront difficiles à amortir.
> Vous souffrez d’une phobie administrative. Même si en comparaison avec une entreprise classique, le statut auto-entrepreneur paraît d’une simplicité enfantine, il exigera néanmoins de correspondre régulièrement avec l’Urssaf, le centre de formalités des entreprises… et de déclarer chaque mois sur son espace en ligne son chiffre d’affaires, même nul.

◗ COMBIEN ÇA COÛTE ?
> Les formalités de création, déclaration de chiffre d’affaires ou cessation d’activité sont complètement gratuites.
> Ensuite, comme toute dans toute entreprise, l’auto-entrepreneur est soumis à des cotisations et contributions sociales, à l’impôt sur le revenu (en fonction du chiffre d’affaires), ainsi qu’à la cotisation foncière des entreprises, passée la première année. En fonction de l’activité et du chiffre d’affaires, la TVA peut éventuellement s’ajouter.

◗ ATTENTION, ARNAQUES
> Sites internet, registres professionnels, inscriptions diverses et variées… l’auto-entrepreneur débutant se voit proposer sur un ton directif une multitude de formalités (payantes) par mail ou courrier.
> En cas de doute, ne pas hésiter à contacter l’Urssaf ou le centre de formalités des entreprises.

◗ ET LES CHÔMEURS ?
> Le statut d’auto-entrepreneur est compatible avec celui de demandeur d’emploi. Attention, ces derniers doivent opter pour la déclaration mensuelle de chiffre d’affaires, afin de fournir à Pôle emploi un justificatif de celui-ci, qui sera déduit d’éventuelles indemnités de chômage.

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