Conférence citoyenne : la démocratie comme on l’aime

C’est un patchwork de Post-it accrochés sur les murs de l’un des salles du Grand Palais, à Paris. À chaque couleur, sa thématique. Le rose pour « démocratie et citoyenneté », le jaune pour « organisation de l’État et des services publics », le bleu pour « fiscalité et dépenses publiques » et vert oblige pour « transition écologique ». Et dessus, leur diagnostic en un mot ou deux : « exemplarité », « remunicipalisation », « suppression du Sénat », « exemplarité », « taxe carbone », « urgence », « déni », « RIC », « pas de RIC », « vote blanc », « ISF », « inégalités », « gabegie », « baisse des impôts ». Réunis sur une grande feuille par table, ces mots-clés sont immédiatement récupérés par les organisateurs qui s’empressent de les saisir sur ordinateur. Ils constitueront une photographie succincte, mais parlante, de l’état d’esprit général. Autant d’idées, de projets et de ressentiments que d’horizons dans les profils des participants. Il y a Adrien l’étudiant ingénieur, Nathalie la comptable, Anouck l’auto-entrepreneur, Nassira la fonctionnaire, Philippe le retraité, un demandeur d’emploi et un patron qui préfèrent rester anonymes. Dans la salle, une bonne vingtaine dit avoir manifesté au moins une fois ces derniers mois. Une dizaine d’autres admet ne pas avoir mis le nez dans la première étape du grand débat national, que ce soit sur la plateforme dédiée ou dans les cahiers de doléances. S’il a été difficile pour les organisateurs de convaincre suffisamment de volontaires tirés au sort pour les quatorze autres rendez-vous régionaux, on s’est bousculé pour venir au grand raout démocratique francilien.

Débats, disputes et propositions

« J’ai tout de suite accepté, raconte Adrien. La démocratie et son fonctionnement m’ont toujours intéressé. J’ai lu et relu Platon et Rousseau, j’ai manifesté contre la loi El Khomri, j’ai voté et je me suis abstenu. Aujourd’hui, je suis venu échanger mes idées et en écouter d’autres avec lesquelles je ne suis pas d’accord. C’est un débat qui a un objectif : participer à la décision politique. C’est assez rare qu’on nous le demande, alors c’est important d’être au rendez-vous. » Autour de la table où l’on débat de citoyenneté, on acquiesce. Et le chef d’orchestre de la journée abonde fièrement au micro : « Il n’y a pas de problèmes, que des solutions. C’est justement la raison pour laquelle vous êtes ici aujourd’hui. » Les discussions thématiques du vendredi soir et de la matinée de samedi mènent à une dernière salve de débats. D’ultimes disputes, parfois endiablées, sur la fiscalité ou dans le calme sur la citoyenneté, qui tissent les premières notes de propositions sur lesquelles chacun donnera un degré d’importance : trois étoiles pour prioritaire, deux pour moyennement prioritaire, etc.

On va nous rétorquer : on peut pas, ça coûte cher et il y a la dette. Parfois, on doit savoir ne pas gouverner au nom de la dette

À chaque tablée, les idées fusent. De loin, on pourrait croire que l’on ton monte entre Serge, Roxane, Amigo et Nathalie. Eux discutent de l’universalité de l’impôt et dressent les contours d’une nouvelle vision de l’impôt. Ils en ont déjà le nom : « la réinsertion fiscale et sociale ». « Le postulat de départ, c’est que beaucoup voient l’impôt comme une sanction pécuniaire, que certains paient et d’autres non. Or, contribuer à l’impôt, c’est se donner un sentiment d’appartenance à la communauté », détaille Serge à ses camarades. Claire lui emboîte le pas : « Il faut réconcilier les Français et l’impôt en poussant ceux qui n’ont pas les moyens financiers ou ceux qui refusent de le payer à transformer ce dû à la communauté en action civique dans des associations ou dans des entreprises partenaires. Ça lui permettrait d’autant plus de se former professionnellement. » Sur une table voisine, c’est une autre idée fiscale qui a convaincu un retraité, un chômeur, un fonctionnaire et un patron de PME : une charte de la fiscalité éthique. « Cette charte serait dans un premier temps soumise à référendum pour lui donner un poids politique. Elle détaillerait la redistribution et le sens donné à chaque taxe et impôt », raconte Karim, qui prend pour exemple la taxe carbone « qui n’aidait pas vraiment à la transition écologique ». Et son voisin poursuit : « avec cette charte, le gouvernement serait tenu d’engager sa responsabilité chaque année lors du projet de loi de finance où il détaillerait en quelque sorte où est investi l’argent récolté par la fiscalité ».

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Certaines propositions sont subversives, d’autres apparaissent plus terre à terre et beaucoup donneraient des sueurs froides aux technocrates de Bercy. Amjad, étudiant en droit, a ainsi travaillé avec ses camarades à un « kit citoyen » pour la jeunesse. « On y retrouverait par exemple un pass interrail qui permettrait de voyager partout dans le pays pour que les jeunes redécouvrent leur pays », explique-t-on dans le groupe qui débat depuis vendredi sur la citoyenneté. Anouck renchérit : « On propose aussi de généraliser l’année de césure après le bac ou à un moment de la scolarité. C’est trop compliqué aujourd’hui. On pourrait évidemment partir à l’étranger, mais aussi faire une sorte de service civique plus efficace que celui qui a été proposé par le gouvernement. » Autour de la table, Amjad anticipe « les doutes et hésitations des politiques » : « on va nous rétorquer : ça coûte cher, il y a une dette. Personne ici n’est déconnecté de la réalité économique, mais il faut bien comprendre que la société se sent négligée aujourd’hui et on ne peut pas en rien faire au nom de la dette. Quand on regarde la crise que l’on traverse aujourd’hui, on doit changer de priorité. Il faut savoir, parfois, ne pas gouverner au nom de la dette ».

Méfiance et défiance

Dans la salle, zigzagant entre les tables, Pascal Perrineau affiche un large sourire, glissant une oreille attentive ici et là. Le garant du grand débat national ne cache pas sa satisfaction : « L’exercice en lui-même est une première réussite parce qu’on prend le temps, que tout se passe dans le calme et que l’on s’écoute. » Un succès, admet-il, qui s’explique aussi par l’absence du politique. À Édouard Philippe, Emmanuelle Wargon et Sébastien Lecornu, il n’a cessé de répéter ces dernières semaines : « Vous ne devez pas vous impliquer dans cette séquence, ce n’est pas votre moment. En vous écartant, vous vous protégez vous-mêmes contre les accusations de récupération. » Claire, l’une des participantes, a longuement hésité avant d’accepter l’invitation : « J’ai lu que le ministre Benjamin Griveaux a failli venir. Je serais partie de la salle et ne serais pas revenue. Pour moi, le grand débat national est une opération de communication à moindres frais pour le gouvernement et Emmanuel Macron. Là, avec cette conférence citoyenne, j’ai vraiment l’impression qu’on nous laisse penser et proposer. »

Et maintenant ? À chaque table, le doute persiste. Si la conférence citoyenne a réconcilié la plupart des participants avec le débat démocratique, le degré de méfiance à l’égard de l’exécutif, de la majorité ou des politiques en général n’a pas changé d’un iota chez beaucoup de participants. Anouck résume : « On a travaillé sur des choses très concrètes. Voilà des solutions clés en main pour sortir de la crise, mais je ne serai rassurée que si le gouvernement les applique. Et très honnêtement, je ne crois pas qu’il le fera. »

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